Emmanuel Daucé




Co-créateur et co-producteur de la série Un Village français, Emmanuel Daucé appartient à la jeune génération qui fait souffler un vent nouveau sur la fiction télé hexagonale.
Il se penche pour nous sur ce qui fait l'ambition d'Un Village français, sur les spécificités de la saison 2 (diffusée sur France 3 à partir du mardi 13 octobre 2009) et sur le positionnement des séries françaises face au géant américain.

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Ces 6 nouveaux épisodes constituent bien une saison 2 autonome ? Le public avait pourtant entendu parler de saisons de 12 épisodes...

C'est simple : à la base, on a pensé écrire, produire, diffuser une saison de 12 épisodes. Pour plein de raisons, France 3 a souhaité diffuser les 6 premiers épisodes en juin et les 6 épisodes suivants en octobre. On s'est donc posé la question en termes de communication : fallait-il parler de « la suite de la saison 1 » ? Le trouble n'en aurait été que plus grand pour le public, et on a préféré dire que les épisodes 7 à 12 constituaient la saison 2.
Ensuite, notre but est effectivement de proposer tous les ans, en octobre, 12 épisodes. On est donc en train de faire en sorte qu'il y ait 12 épisodes en octobre 2010, qu'on appellera la saison 3.

L'objectif est donc d'aller au bout de 5 saisons ?

Le projet est effectivement de raconter l'occupation en donnant du temps au temps, en s'attachant aux destins des personnages, en essayant de se dire : « qu'est-ce que j'aurais fait à leur place ? ». A la base le projet est de raconter cette période en allant jusqu'à Noël 1945 ; le début de l'après-guerre correspond encore à notre histoire.
Mais aujourd'hui, une série c'est d'abord une matière mouvante, qu'on découvre au fur et à mesure qu'on la fait. On adapte l'écriture aux propositions des comédiens, au travail avec l'atelier d'écriture, aux réactions de la chaîne. On écrit actuellement les 12 épisodes suivants, de 13 à 24, qui vont nous amener jusqu'en fin 1941. Au-delà de ça, on ne sait pas ce qui va se passer, peut-être que la série sera arrêtée faute d'audience. Ce serait évidemment un scénario catastrophe. Mais peut-être aussi qu'on fera à l'avenir non plus 12 épisodes mais 18, on en est capable. Tout dépend aussi de la chaîne et des moyens qu'elle souhaite mettre dans Un Village français. Bref c'est une aventure au long cours et, pour l'instant, on est entièrement concentré sur la saison 3.

La saison 1 était celle de la mise en place d'un système politique nouveau. La saison 2 fait davantage la part belle à un suspense bâti autour de la résistance...

Il s'agit plutôt des balbutiements de la résistance. C'est très dramatique, il se passe des choses très fortes, il y a un vrai danger et une vraie peur mais, si on analyse bien, ce qu'ils font est très amateur et vain. C'est une réalité de la résistance ça, c'est le début : des gens qui, comme le dit le personnage d'Armelle Deutsch, pensaient juste qu'il « fallait faire quelque chose ». En fait on voit là le vrai clivage qui s'est opéré dans l'opinion française : il y a des gens qui considèrent que la guerre est finie et d'autres qui considèrent que la guerre n'est pas finie.
Ensuite, on ne souhaite pas résumer l'histoire de l'occupation à une histoire entre collabos et résistants. Mais on ne veut pas non plus qu'on nous reproche de ne pas en parler. Alors sur les épisodes 7 à 12, l'intrigue structurante principale concerne en effet les actes de résistance, ce qui permet aussi de faire monter de la dramaturgie, de l'adrénaline, des cliffhangers. En revanche, sur les épisodes 13 à 24, si le sujet sera toujours présent, on aura comme intrigue structurante d'autres histoires aussi fortes, mais qui ne seront pas spécifiquement axées sur la résistance. En aucun cas la série ne va devenir « vie et mort d'un réseau de résistance ».
Ce que j'aime dans cette série, c'est qu'elle possède beaucoup de clés d'entrée différentes et qu'elle peut donc plaire de différentes manières. Il faut réussir à défendre à la fois un projet historique, un point de vue d'auteur, l'humanité des personnages, la densité de leur humanité et, en même temps, une dramaturgie addictive.

Un des grands thèmes de la série est l'adultère et le mensonge qui l'accompagne...

C'est d'abord l'auteur qui parle, en l'occurrence Frédéric Krivine, principalement ; c'est un thème qui lui est cher. Et ce que j'essaie de défendre en télévision, c'est la même chose que pour le cinéma d'auteur, à savoir qu'il y a un point de vue derrière, il y a une manière de voir et de raconter le monde, il y a des obsessions.
Ensuite c'est une série sur l'occupation, mais pas seulement. Elle raconte aussi les liens qui se tissent entre des gens. Et cela prend une dimension particulière dans le contexte de l'occupation, qui est assez porteur en termes de schizophrénie et de double, avec cette France coupée en deux, ces fractures, ces deux gouvernements - un à Londres, un à Vichy - ce monde incertain où les notions de bien et de mal sont brouillées. Il est intéressant que cette ligne de démarcation soit intégrée par des personnages qui, jusque dans leur vie personnelle, sont dans le trouble et l'indécision. Parler du lien familial, du lien amoureux ou du lien social dans ce contexte-là, ça nous paraît très riche. Je crois qu'à travers le thème de l'adultère, on pose cette question du lien : qu'est-ce qui fait que nous sommes ensemble ?
J'espère que chacun va y trouver son compte en fonction de sa lecture.

La difficulté pour les séries françaises, c'est qu'on les renvoie souvent aux séries américaines. Si La Commune faisait par exemple songer à Oz, qu'en est-il d'Un Village français ?

Lorsqu'on a fait La Commune avec Abdel Raouf Dafri et Philippe Triboit, il y avait Oz comme référence, totalement assumée. Ce n'était pas quelque chose qu'on copiait sans le dire : on faisait une sorte de transposition de Oz dans une cité de banlieue ; pour nous la métaphore était limpide, c'était un système carcéral. Il s'agissait plutôt d'une référence et d'une révérence que d'une copie, là où d'autres séries françaises sont des copies évidentes de séries américaines.
Pour Un Village français, il est clair que, vu le titre et le contexte historique, les Américains ne peuvent pas le faire. Ensuite, il ne faut pas construire « contre » ou « en copie » : avec Un Village français on veut faire une série sincère, tout comme La Commune était une série sincère, avec une volonté de parler aussi à l'inconscient collectif.
Si on retient quelque chose des séries américaines, c'est leur ambition et la grande confiance qu'elles ont dans la dramaturgie. On sent que, pour les Américains, les séries sont des objets culturels importants, ça a une raison d'être, ils font attention à la communication, aux affiches, aux visuels, au générique. On a également retenu le fait que leurs séries visaient à la fois le grand public à l'international tout en conservant une vraie vision d'auteur. C'est aussi ça qu'on vise avec Un Village français : on a tout de suite créé un atelier d'écriture et j'ai associé Frédéric Krivine et Philippe Triboit (co-créateurs de la série) avec Jean-François Boyer (de Tetra Média) à la production. Les créateurs sont aussi co-producteurs ; en ce sens, on essaie de retrouver un système de chevronneurs, avec des gens qui sont là tout du long. On défend ainsi un point de vue jusqu'au bout, en se disant qu'une série se doit de perpétuer un style. C'est en regardant les séries américaines, en essayant de comprendre comment elles fonctionnent et quel est leur mental, qu'on travaille sur Un Village français.

A quoi ressemble aujourd'hui en France le métier de créateur/producteur d'une série ambitieuse ?

C'est beaucoup de travail et beaucoup d'énergie, parce que ce n'est jamais fini. On est dans le monde de la télévision, où les contraintes sont très nombreuses : on fonctionne par cases, on a des budgets limités, on a donc un temps limité pour faire les choses et il ne faut jamais lâcher. Si on veut que ce soit le mieux possible, il ne faut rien lâcher jusqu'à la dernière image du générique de fin...

Illus. FTV Pôle France 3

Propos recueillis par Damien Leblanc

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